Chaque hiver, des centaines de dauphins morts sont retrouvés sur le littoral atlantique français, beaucoup portant des traces de filets de pêche. Devant un animal échoué, la conduite est simple : ne pas le toucher, ne pas tenter de le remettre à l’eau, et prévenir les secours spécialisés. Comprendre l’engin en cause et la biologie de ces animaux aide à lire ce phénomène sans simplification.
Le chalut pélagique : définition et fonctionnement
Le chalut pélagique est un filet remorqué entre deux eaux, dans la colonne d’eau, sans toucher le fond, ce qui le distingue du chalut de fond. Il est tracté soit par un seul navire, soit par deux navires qui tirent ensemble une nappe de filet beaucoup plus grande : c’est la pêche « en bœuf ». Les ouvertures peuvent atteindre des dimensions considérables, et l’engin vise les bancs de petits poissons pélagiques : sardines, anchois, maquereaux, chinchards.
Le mécanisme qui tue est simple : le dauphin est un mammifère, il doit remonter à la surface pour respirer. Pris dans la poche du filet, il ne peut plus remonter et meurt asphyxié en quelques minutes, en pleine santé. Les corps rejetés ou perdus dérivent ensuite et s’échouent avec les marées d’hiver, souvent marqués par le maillage : traces de nageoires sectionnées, marques en hélice, bec ou nageoire caudale entaillés.
Pourquoi l’hiver, et pourquoi le golfe de Gascogne
La saisonnalité des échouages n’est pas un hasard. En hiver, les dauphins communs se rapprochent des côtes en suivant les bancs de poissons dont ils se nourrissent ; les mêmes bancs que visent les flottilles pélagiques. La rencontre se produit alors à grande échelle dans le golfe de Gascogne et au large de la Bretagne, entre décembre et mars. Les marées et les courants font le reste : les corps arrivent par grappes, parfois plusieurs dizaines sur un même secteur en quelques jours.
Un point méthodologique compte : le nombre d’échouages n’est pas le nombre de morts. Tous les dauphins tués ne s’échouent pas (beaucoup coulent ou dérivent au large), et tous les échoués ne portent pas de traces lisibles. Les scientifiques raisonnent donc par ordres de grandeur et par taux de dérive estimés. Le répertoire des fiches sur les échouages de dauphins et le chalut pélagique détaille ces ordres de grandeur, la chronologie des décisions et ce que dit le droit, fiche par fiche.
Les espèces de dauphins présentes en France
Sept espèces de cétacés à dents fréquentent les côtes françaises métropolitaines, et elles ne se ressemblent pas :
- Le dauphin commun (Delphinus delphis) : le plus présent et le plus touché par les captures accidentelles, reconnaissable à son dessin en sablier sur les flancs.
- Le grand dauphin (Tursiops truncatus) : le « dauphin flipper », plus massif, présent aussi en Manche et en Méditerranée.
- Le marsouin commun (Phocoena phocoena) : le plus petit, discret, avec une nageoire dorsale triangulaire basse.
- Le dauphin de Risso (Grampus griseus) : gris et fortement marqué de cicatrices blanches, à la tête carrée.
- Le dauphin bleu et blanc (Stenella coeruleoalba) : rayé et vif, plutôt au large.
- Le dauphin tacheté de l’Atlantique (Stenella frontalis) : tacheté à l’âge adulte.
- Le globicéphale noir (Globicephala melas) : à la tête bulbeuse, entièrement sombre, en groupes soudés.
Ce que révèle l’examen des corps
Un dauphin échoué n’est pas qu’un corps : c’est une archive. L’autopsie pratiquée par le réseau lit les lésions qui orientent vers une capture (coupures nettes de nageoires, marques de maillage, fractures par manipulation à bord), mais aussi l’état général : épaisseur de graisse, contenu de l’estomac, parasites, maladies éventuelles. Chaque carcasse examinée nourrit la connaissance des populations : âge de reproduction, régime alimentaire, contaminants accumulés. C’est pourquoi le signalement compte autant : un corps qui repart à la mer sans examen est une information perdue.
Les séries temporelles ainsi constituées montrent que les échouages hivernaux ont changé d’échelle depuis les années 2010, avec des pics marqués certains hivers. Ces données, publiques, alimentent aussi le débat sur les fermetures saisonnières de pêche réclamées par les associations et une partie des scientifiques : on ne peut discuter la mesure d’un problème que si les corps sont comptés, examinés et publiés.
La conduite à tenir devant un échouage
Le réflexe ressemble à celui qu’on demande devant n’importe quel animal sauvage en détresse : sécuriser, ne pas improviser, appeler.
- Ne touchez pas l’animal. Un dauphin échoué, même vivant, est un animal sauvage de plusieurs centaines de kilos, stressé, potentiellement porteur de germes. Gardez les chiens en laisse et à distance.
- Ne le remettez pas à l’eau vous-même. Une remise à flot mal faite aggrave l’état de l’animal : seule une équipe formée évalue la faisabilité.
- Notez la position exacte et l’état apparent (vivant ou mort, traces visibles, espèce si vous la reconnaissez), puis prévenez le réseau d’échouages ou les autorités locales.
- Signalez sans vous substituer. En France, le réseau national d’échouages est coordonné par l’Observatoire PELAGIS, qui collecte les signalements, fait autopsier les corps et transforme chaque carcasse en données scientifiques. Un signalement vaut mieux qu’une intervention improvisée.
Ce que ce dossier nous apprend, en tant que soignants d’animaux
Le sujet paraît loin du cabinet vétérinaire, il lui est pourtant voisin par la méthode. Devant un animal sauvage comme devant un chien ou un chat malade, la séquence est identique : observer sans précipiter, sécuriser le contact, appeler la structure compétente, ne pas substituer l’intuition à l’examen. L’article sur les signes d’urgence vétérinaire décrit exactement cette discipline de l’observation avant l’action, appliquée aux animaux de compagnie.
En résumé
Le chalut pélagique tue des dauphins parce que le filet remorqué entre deux eaux retient sous l’eau un animal qui doit respirer en surface. Les échouages culminent en hiver, dans le golfe de Gascogne et en Bretagne, quand proies et prédateurs se concentrent près des côtes. Devant un dauphin échoué, la bonne action n’est pas héroïque : distance, signalement précis, et laisser les équipes du réseau faire leur travail, pour l’animal comme pour la connaissance qui finira par peser sur les décisions.
